Sommaire

Introduction / Comité éditorial

Ésotérisme et nature : Trois moments, hermétisme, Naturphilosophie et occultisme, New Age / Thierry Jobard

La dialectique de la Nature et de la Tradition : Les extrêmes droites traditionalistes et le concept de « nature » / Cédric Lévêque

De La Crise du monde moderne de René Guénon à La Guérison du monde de Frédéric Lenoir : Mutations d’une lecture ésotérique de la crise écologique / Adrien Bouhours
James Lovelock et l’« l’hypothèse Gaïa » / Stéphane François

Le cosmisme russe et le développement durable : Noo-éthique / Anja Lukich

Le néo-paganisme ukrainien : Une écologie profonde aux assises identitaires / Adrien Nonjon

Ordo ab Chao. Effondrement(s) : entre évolution décroissante & involution technofasciste / Cédric Lévêque

Doctrine secrète : Savitri Devi, entre animalisme, végétarianisme et nazisme / Thibault Brice & Stéphane François
VARIA

Evola en France, ésotériste traditionnel et penseur politique : Itinéraire d’une transmission plurielle / Noé Jafar Vergé

L'utilisation des mèmes par les militants d'extrême droite : Individuation, héroïsation et auto-dérision / Emmanuel Casajus

Politicae Naturae :

Métaphysiques de la Nature et écologies politiques

 

Nous voulions traiter d'écologie politique et nous pencher, comme à notre habitude, sur les liens entre ésotérisme, occultisme et politique, au sein de cette nébuleuse d'idéologies constituant, justement, les écologies politiques. Nous voulions utiliser le pluriel, pour désigner la multitude des courants balayant l'ensemble du spectre politique, de l'extrême droite à l'extrême gauche, car l'écologisme se glisse désormais partout. Notre intérêt portait essentiellement sur les marges, car les marges produisent des radicalités, et qu'en ces radicalités souvent se glissent des cosmologies singulières, centre de nos intérêts pour les phénomènes sociaux et politiques que sont l'ésotérisme et l'occultisme. Puis un mot, évident dans ce contexte, est venu nous tracasser, nous poser questions – trop de questions –, et, visiblement, il en tracassait d'autres, puisqu'il régnait en maître dans l'essentiel des contributions que nous avons reçues.
Il est des mots, comme celui-ci, que nous utilisons quotidiennement, sans jamais les interroger pour ce qu'ils sont : si remplis de sens qu'ils en deviennent creux. Pire ! Si remplis de sens qu'ils ouvrent des directions multiples, que le creux devient fourre-tout, qu'ils submergent, que la tâche pour les considérer pour ce qu'ils sont semble infinie.
Ce mot qui nous tracassait tant, nous l'avons alors mis au centre de ce deuxième numéro, comme pivot de nos interrogations, comme l'Arbre cosmique qui structure la pluralité des mondes, des racines chthoniennes aux rameaux célestes. Ce mot est « nature ».
Vous qui lisez, posez un instant cet ouvrage, et demandez-vous ce qu'est la « nature »... Que vous habitiez en ville ou à la campagne, regardez par votre fenêtre et demandez-vous, dans ce paysage complexe et infini qui vous fait face, ce qui appartient à la nature et ce qui n'y appartient pas.
La réponse que vous donnerez alors est porteuse d'une histoire, car le concept de « nature » a été tant et tant travaillé par les théologiens, les philosophes et les savants que ce tout petit mot, qui comptera pour deux pieds dans un poème, se trouve comme nœud dans des faisceaux complexes de sens.
La société industrielle a dégueulé sur le monde ses langues noires de bitume, ses marées grises de béton, ses fumées âcres de houille. Aujourd'hui, c'est un fait, le mode de vie industriel et la mondialisation capitaliste ont profondément altéré l'environnement, la biosphère, polluant les sous-sols, les océans, les terres arables et la proche banlieue terrestre. La production intensive a largué dans l'atmosphère tant de gaz à effet de serre qu'elle en a modifié le climat ; et de cette modification, nous n'en connaissons pas encore les conséquences, tant elles sont difficilement mesurables par nos modèles actuels. Les glaciers fondent, tout comme les calottes polaires et le pergélisol ; l'érosion côtière s'accélère ; les sols sont si fragilisés qu'ils s'érodent à leur tour. Chaque jour, des espèces animales, végétales, fongiques, bactériennes disparaissent à jamais sous les coups de butoirs du capitalisme mondialisé. Si la question morale que pose cette sixième extinction de masse aux origines anthropiques ne semble émouvoir que peu de personnes, une autre question, anthropocentrée, devrait nous faire frissonner : la vie sur Terre, et donc la vie humaine, ne sont-elles pas menacées ?
L'époque tient du cauchemar, de la dystopie, de la prophétie eschatologique. Pourtant, nous continuons nos vies, enlisés que nous sommes dans des modes et rapports de productions capitalistes.
L'accélération des problèmes environnementaux, leur prise de conscience massive, a donné, dans les années 2010, nombre de réponses, parmi lesquelles la collapsologie, le survivalisme, la fondation importante d'écovillages, des mouvements écologistes plus combatifs, des concepts comme celui d'« anthropocène », etc. Aujourd'hui, deux grandes tendances se dessinent, pour faire face aux périls à venir : l'hyper-technologie – continuatrice du mythe du progrès – qui nous permettrait de résorber notre impacte sur la vie sur Terre par l'usage d'énergies « vertes » et des aspirateurs à carbone ; ou la décroissance absolue, frayant parfois avec des formes de primitivismes. Dans l'une et l'autre de ces tendances, ce sont des relations spécifiques à la « nature » qui se posent et qu'il convient d'explorer.
Mais remontons le temps, car si, aujourd'hui, l'écologisme renvoie à une multitude de pratiques, il prend racines dès le xixe siècle, dans une critique de la modernité et de la société industrielle naissante, que cette critique fusse de gauche ou de droite, progressiste ou conservatrice. Henry David Thoreau, Élisée Reclus et tant d'autres ont jeté les bases de ce qui deviendra plus tard l'écologie politique. Dès leurs origines, ses mouvements considèrent la « nature » comme une entité et une totalité hors de la « culture » ; « culture » qui, par la force de la modernité, « dénature » justement l'humanité, l'éloignant supposément de ce qu'elle est, essentiellement. Évoquer la « nature », c'est donc avant tout défendre un certain ordonnancement du monde... et les formes cet ordonnancement du monde dépendront de qui les énonce. Nous observons, dans cette histoire des idées, que la porosité entre écologisme et considérations ésotériques et occultistes est présente dès l'origine des écologies politiques. Néo-paganisme, théosophie et anthroposophie, entre autres, façonnent des rapports à la « nature » particuliers... et aujourd'hui encore, l'écologie semble souvent plus imprégnée de considérations spiritualistes que de rationalité scientifique. Le spectre d'une « nature vivante », « personnifiée » ou « déifiée », est bien souvent présent.
L'essentialisation de la nature permet l'essentialisation de l'humanité elle-même, des structures sociales et politiques, des rapports de sexes et de genres, des modes de dominations. La « nature » est donc une question politique, car, poussée dans ses ultimes radicalités, elle devient l'implacable légitimation des processus sociaux. Définir la « nature » revient à établir un ordre cosmique, une cosmogonie, que celle-ci soit guidée par un Dieu unique, immanent ou transcendant, des dieux, ou encore une force de pur esprit... Dès que le mot « nature » est posé, avec ou sans majuscule, l'affaire devient métaphysique.

 

Comité scientifique :
Stéphane François
Damien Karbovnik
Jean-Loïc Le Quellec
Isabelle Pariente-Butterlin

 

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